Le 10 août 2021, Anthony est entré dans un centre de vaccination pour préserver le travail qu’il aimait. Trois minutes après l’injection, il perdait connaissance. Quatre ans plus tard, il vit avec la douleur, l’invalidité et une colère devenue le moteur de son combat.
Anthony se souviendra toute sa vie du 10 août 2021.
Il se souvient du lieu : le vaccinodrome de Cholet. Il se souvient de l’heure : 15 h 10. Il se souvient surtout des trois minutes qui suivirent.
Avant ce jour, tout allait bien.
Anthony était sportif. Il avait une bonne hygiène de vie. Il ne suivait aucun traitement, ne souffrait d’aucune allergie et n’avait jamais fait le moindre malaise. Depuis dix-sept ans, il travaillait comme technicien médical dans l’assistance respiratoire. Il installait de l’oxygène chez des patients, les accompagnait et exerçait un métier qu’il aimait profondément.
Il était aussi père de deux enfants en garde alternée. Perdre son emploi n’était pas une possibilité abstraite. C’était perdre l’équilibre sur lequel reposait toute sa vie.
Alors il avait attendu jusqu’au dernier moment.
Il se posait des questions sur la rapidité avec laquelle les vaccins avaient été développés. Quelque chose lui paraissait étrange. Mais la vaccination était devenue une condition pour rester dans les effectifs. À ses yeux, le choix n’en était plus vraiment un.
Il tendit donc son bras.
Trois minutes plus tard, son corps bascula.
Trois minutes
Anthony commença à transpirer abondamment.
Pas quelques gouttes sur le front. Une sueur massive, comparable à celle d’un homme qui aurait couru pendant une demi-heure, alors qu’il était simplement assis sur une chaise en attendant la fin du délai de surveillance.
Puis sa respiration devint difficile.
La pièce se mit à tourner. Le son disparut. La lumière aussi.
Anthony perdit connaissance et tomba la tête la première. Il n’eut pas le temps d’appeler à l’aide. Lorsqu’il revint à lui, il ne savait plus exactement ce qui s’était passé ni comment on l’avait relevé. On l’emmena à l’écart, derrière les autres patients, pour ne pas provoquer de panique.
Les douleurs cervicales avaient déjà commencé.
Pour un homme qui n’avait jamais connu le moindre malaise, l’incompréhension fut immédiate. Quelque chose venait de se produire dans son corps, brutalement, sans avertissement.
Mais ce premier effondrement ne suffit pas à interrompre le processus.
Trois semaines plus tard, malgré sa réaction, Anthony reçut une seconde injection.
Il affirme qu’on ne lui laissa pas véritablement le choix : soit il complétait son schéma vaccinal, soit il risquait d’être retiré des effectifs. Il adorait son métier. Il ne s’imaginait pas faire autre chose. On lui répétait qu’il allait s’en sortir, qu’il en avait vu d’autres.
Lui-même voulait encore y croire.
Alors il accepta.
Ceux qui l’ont vu tomber
Dans son malheur, Anthony ne fut pas abandonné par ses collègues.
Ils le connaissaient depuis des années. Ils savaient qu’il n’était pas coutumier des arrêts de travail ni des plaintes. Ils avaient vu l’homme actif et fiable qu’il était avant l’injection. Lorsque son état commença à se dégrader, ils comprirent que quelque chose d’anormal s’était produit.
Son responsable lui témoigna de la compassion. Ses anciens collègues continuent encore aujourd’hui à prendre de ses nouvelles.
Anthony ne leur en veut pas.
Il considère qu’eux aussi ont été pris dans un système qui les dépassait. Ils ont appliqué les consignes et exercé une pression, mais ils sont restés humains. Il n’a pas engagé de procédure contre son entreprise. Dans une histoire où tant de portes allaient se fermer, il a voulu préserver les quelques liens qui résistaient encore.
Le véritable mur se dressa ailleurs.
Dans les cabinets médicaux.
Donner un nom à la douleur
Son médecin traitant reconnut oralement que le vaccin l’avait, selon ses mots, « mis dedans ». Mais l’écrire noir sur blanc était une autre affaire.
Les douleurs d’Anthony furent d’abord attribuées à une névralgie d’Arnold, une atteinte d’un nerf situé à l’arrière du crâne. Ses maux de tête et ses douleurs neuropathiques semblaient correspondre à ce diagnostic.
Anthony accepta cette piste.
Pendant un temps, il mit de côté la question de l’injection et se concentra sur cette névralgie. Si le problème venait d’un nerf, il fallait traiter le nerf.
Il consulta quatre neurologues entre Cholet et Angers. À chaque rendez-vous, il repartait avec de nouveaux médicaments. Six ou sept traitements se succédèrent, accompagnés de nouveaux effets indésirables : troubles digestifs, douleurs abdominales, fatigue et sensation d’être diminué.
Il avait travaillé huit mois avec ses symptômes, tentant de tenir coûte que coûte.
Le 8 avril 2022, il dut s’arrêter.
Ce qui devait être une pause devint une absence de deux années.
Les consultations se multiplièrent. Les solutions aussi. Infiltrations, radiofréquence, Botox, kinésithérapie, ostéopathie, acupuncture : Anthony essaya tout ce qu’on lui proposait. Il se rendit même en Suisse.
Rien ne fonctionna durablement.
À ses yeux, la névralgie n’était pas la cause de son état. Elle n’en était qu’une conséquence parmi d’autres. On s’acharnait sur un nerf tandis que le mal, lui, semblait avoir envahi l’ensemble de son organisme.
Mais plus il insistait sur le lien avec l’injection, plus les réponses devenaient évasives.
L’opération de trop
Après les neurologues vinrent les neurochirurgiens.
On proposa finalement à Anthony une radicotomie, une intervention consistant à sectionner certaines terminaisons nerveuses cervicales afin de soulager la douleur.
L’opération eut lieu le 12 décembre 2023.
Il voulait encore croire qu’une porte pouvait s’ouvrir. Que la douleur pouvait être arrêtée à sa source. Que les mois de souffrance, les médicaments et les rendez-vous finiraient par déboucher sur quelque chose.
Mais l’intervention ne le soulagea pas.
Elle ajouta de nouvelles douleurs aux anciennes.
Anthony conserva des séquelles postopératoires permanentes. Trois mois plus tard, lorsqu’il retourna voir la chirurgienne, la rencontre se passa mal. Il espérait que l’échec de l’opération pousserait enfin le corps médical à examiner autrement l’origine de ses symptômes.
Il repartit avec des séances de kinésithérapie.
Il en avait pourtant déjà suivi des dizaines.
C’est à cet instant que son sentiment d’errance prit toute sa dimension. Pendant deux ans, son médecin renouvela ses arrêts sans savoir quoi lui proposer. Les spécialistes se succédaient, chacun regardant une partie de son corps, tandis qu’Anthony avait le sentiment que personne ne regardait son histoire dans son ensemble.
Il ne demandait pas qu’on lui promette une guérison.
Il demandait qu’on l’écoute.
Quand la médecine ne répond plus
À mesure que les traitements échouaient, Anthony se tourna vers d’autres voies.
Il consulta une naturopathe, essaya des médecines dites douces et dépensa des sommes importantes dans l’espoir de retrouver une parcelle de sa vie d’avant.
Puis il comprit que son combat ne serait pas seulement médical.
Puisque personne ne semblait capable de le soigner, il devait au moins obtenir une reconnaissance.
Les réseaux sociaux lui permirent de rencontrer d’autres malades et d’être orienté vers des associations de victimes. Pour la première fois, il entra en contact avec des personnes qui vivaient des douleurs, des handicaps et des parcours semblables au sien.
Avec leur aide, il entreprit des démarches auprès de la pharmacovigilance.
La procédure dura environ un an.
En juillet 2024, un médecin en médecine interne à Paris lui diagnostiqua une encéphalomyélite myalgique. Anthony rapporte que son état lui fut également présenté comme un Covid long post-vaccinal.
Ce diagnostic ne le guérit pas.
Mais il posa enfin quelques mots sur quatre années de souffrance.
Après deux ans d’arrêt, Anthony fut placé en invalidité de catégorie 2. En août 2024, il demanda la reconnaissance de sa maladie comme maladie professionnelle, puisque la vaccination lui avait été imposée dans le cadre de son emploi.
Un mois plus tard, en septembre 2024, il fut licencié.
La reconnaissance en maladie professionnelle arriva finalement en mai 2025.
Anthony obtint également une reconnaissance en pharmacovigilance. Il mesure ce que ces décisions représentent, alors que tant d’autres malades, dit-il, ne disposent encore d’aucun document attestant officiellement leur situation.
Administrativement, il a fini par obtenir quelque chose.
Médicalement, il attend toujours.
Une vie remplacée par la survie
La maladie n’a pas seulement pris à Anthony son travail.
Elle lui a pris le sport, une partie de sa vie sociale, son énergie et la spontanéité avec laquelle il avançait autrefois.
Il souffre de douleurs musculaires et articulaires. Il connaît les vertiges et la fatigue. Son apparence ne reflète pas toujours la gravité de son état. Lorsqu’on le regarde, il ne semble pas nécessairement malade.
C’est l’un des pièges de son quotidien.
Parce que la souffrance reste invisible, certains s’interrogent sur son invalidité. D’autres acceptent qu’il ait été malade, mais refusent d’entendre tout ce qu’il pense avoir découvert sur l’origine de son état.
Anthony a appris à faire le tri.
Sa famille proche le soutient. Certains amis sont restés. D’autres ont disparu. Plus de la moitié, dit-il, ne le comprennent plus ou ne lui donnent plus de nouvelles.
Parler des effets secondaires demeure possible, à condition de ne pas aller trop loin. Il est permis d’admettre qu’ils existent, mais beaucoup refusent que l’on remette profondément en question la vaccination.
Le sujet est devenu, selon lui, aussi sensible que la politique ou la religion.
Il s’est retrouvé dans une étrange position : malade, mais prié de ne pas trop parler de ce qui, à ses yeux, l’a rendu malade.
L’union contre l’isolement
Les associations lui ont apporté ce que les traitements ne pouvaient pas lui donner : des personnes capables de comprendre sans exiger une démonstration permanente.
Avec elles, Anthony peut parler de ses journées, de ses handicaps, de ses rechutes et de ses démarches. Quand l’un d’eux s’effondre moralement, les autres tentent de le relever.
Certains sont alités presque en permanence. D’autres peuvent encore sortir, travailler un peu ou défendre leur dossier. Chacun avance avec les forces qui lui restent.
Pour Anthony, cette solidarité est devenue essentielle.
« L’union fait la force », répète-t-il.
La phrase pourrait sembler banale. Dans sa bouche, elle ne l’est pas. Elle est devenue une méthode de survie.
Seul, un malade peut être renvoyé à ses symptômes, à son dossier ou à son prétendu état psychologique. Ensemble, les victimes deviennent un collectif. Elles peuvent comparer leurs parcours, se conseiller, rencontrer des élus et travailler avec des avocats.
Elles peuvent surtout refuser de disparaître.
La colère comme carburant
Ce qui pousse Anthony à se lever chaque matin n’est pas seulement l’espoir.
C’est aussi la colère.
Il parle même de haine, sans chercher à adoucir le mot.
Il estime avoir été rendu malade et accuse les autorités de vouloir étouffer l’affaire. Il reproche au gouvernement d’avoir manipulé la population par la peur, d’avoir imposé la vaccination à certaines professions et d’abandonner désormais ceux qui disent en subir les conséquences.
Cette colère le maintient debout.
Elle est dirigée contre le gouvernement, contre le silence et contre une médecine qui, selon lui, préfère parfois ramener les symptômes au psychologique plutôt que de reconnaître son impuissance.
Anthony a lui-même suivi des séances chez un psychologue. On lui a parlé de crise de la quarantaine. Il venait d’avoir 40 ans lorsque son corps s’est effondré. Il a eu le sentiment qu’on cherchait à enfermer sa souffrance dans une explication psychologique parce qu’on ne savait pas quoi en faire autrement.
Il refuse cette lecture.
Son corps lui rappelle chaque jour que ce qu’il vit ne relève pas, selon lui, d’une simple construction de l’esprit.
Pourtant, il sait aussi que la colère peut dévorer le peu d’énergie qu’il lui reste. Il doit donc apprendre à l’utiliser sans se laisser consumer par elle.
C’est un équilibre précaire : se battre suffisamment pour ne pas être oublié, mais pas au point de perdre les dernières forces nécessaires pour vivre.
Porter plainte pour ne pas disparaître
Anthony a fini par déposer une plainte contre X avec l’aide de l’avocat de son association.
Il sait que la procédure pourra durer des années.
Mais il la juge indispensable.
Sa conception de la justice tient en quelques mots : reconnaître les torts, sortir les malades de l’errance et organiser une réparation. Il pense aussi à ceux qui n’ont jamais obtenu de reconnaissance et à ceux qui, affirme-t-il, sont morts.
Il encourage les victimes à rejoindre des associations, à déclarer leurs symptômes en pharmacovigilance, à constituer leurs dossiers et à utiliser les voies juridiques disponibles.
À ses yeux, rien ne changera tant que les témoignages resteront isolés.
Il ne veut plus seulement se battre pour lui-même. Il veut que son expérience serve à ceux qui n’ont pas encore la force, les connaissances ou les soutiens nécessaires pour accomplir ces démarches.
« L’humain avant tout »
Anthony ne réclame pas uniquement une indemnisation.
Il réclame de la recherche.
Il demande au gouvernement de financer les travaux consacrés aux effets post-vaccinaux, au Covid long et à l’encéphalomyélite myalgique. Il rencontre des malades et entend parler d’enfants touchés. L’idée que des familles puissent être laissées sans réponse lui est insupportable.
Il ne comprend pas qu’à une époque où l’intelligence artificielle et les nouvelles technologies progressent si rapidement, tant de patients soient encore condamnés à errer d’un médecin à l’autre.
Pour lui, la priorité devrait être simple : l’humain avant tout.
Il veut que les autorités reconnaissent que certaines personnes sont, selon ses mots, « restées sur le carreau ». Il veut qu’elles cessent de nier leurs souffrances et acceptent enfin le dialogue.
Car Anthony se dit prêt à parler.
Il ne demande pas que tout le monde adopte sa vision du monde. Il demande que ceux qui ont pris les décisions regardent leurs conséquences.
« Ce n’est pas une vie, dit-il. C’est de la survie. »
L’homme d’avant
Que dirait l’Anthony d’aujourd’hui à celui qui s’apprêtait à recevoir l’injection ?
La réponse est difficile, parce que les deux hommes ne vivent plus dans le même monde.
L’Anthony d’avant travaillait, faisait du sport, élevait ses enfants et affrontait les soucis ordinaires de l’existence. Son corps était un compagnon silencieux. Il n’avait pas besoin de penser à chacun de ses gestes ni de calculer l’énergie nécessaire pour traverser une journée.
L’Anthony d’aujourd’hui a l’impression d’avoir pris quinze ans.
Quinze ans physiquement, dans ses muscles et ses articulations.
Quinze ans mentalement, dans la manière dont il regarde la société, la médecine et les institutions.
La maladie lui a appris la patience, l’empathie et la résilience. Elle lui a montré que des mots apparemment simples peuvent devenir des nécessités vitales.
Mais il ne romantise pas cette transformation.
Ce n’est pas la vie qu’il aurait choisie.
Il aurait préféré rester l’homme qu’il était, avec ses tracas ordinaires et son travail qu’il aimait. Il aurait préféré ne jamais connaître les associations de victimes, la pharmacovigilance, les opérations, les dossiers d’invalidité et les cabinets d’avocats.
Il aurait préféré ne jamais avoir à témoigner.
S’il le fait aujourd’hui, c’est parce qu’il ne voit plus d’autre moyen de se faire entendre.
Il y aura des jours meilleurs
Malgré tout, Anthony refuse de renoncer à l’avenir.
Il suit les études consacrées au Covid long. Il observe les associations qui se développent et les collectifs qui interpellent les élus. Il a récemment participé à une rencontre avec un député du Maine-et-Loire afin de faire avancer la reconnaissance et la recherche.
Les progrès lui paraissent trop lents.
Mais ils existent.
Anthony regarde aussi ceux qui sont plus lourdement atteints que lui. Non pour diminuer sa propre souffrance, mais pour se rappeler que le combat dépasse son histoire personnelle.
Il ne sait pas si la médecine trouvera bientôt une solution. Il ne sait pas combien d’années durera la procédure judiciaire. Il ne sait pas s’il retrouvera un jour le corps et la vie qu’il avait avant le 10 août 2021.
Mais il continue.
Il avance avec sa colère, ses douleurs, les associations et l’espoir têtu qu’un jour les malades ne seront plus obligés de prouver qu’ils souffrent.
Il croit encore à des jours meilleurs.
Ce n’est peut-être plus l’optimisme tranquille de l’homme d’avant. C’est un optimisme éprouvé, cabossé, presque arraché à la douleur.
Mais il est toujours là.
Et tant qu’il restera une voix pour témoigner, un collectif pour soutenir ceux qui tombent et une victime pour refuser le silence, Anthony continuera de répéter la phrase devenue le cœur de son combat :