
Ils ont volé mon corps
La veille, Danielle était encore une femme en pleine santé.
Le lendemain matin, elle se leva avec le souffle court, une douleur dans la poitrine et un vertige si violent que le sol semblait se dérober sous elle.
Elle pensa d’abord à une réaction passagère.
Le rappel Moderna avait été administré la veille au soir. Quelques heures de fatigue, un peu de fièvre, une douleur au bras : elle s’attendait à ce genre de désagrément. Elle se dit que cela finirait par passer.
Elle attendit.
Un jour.
Puis deux.
Au troisième jour, Danielle ne pouvait plus marcher d’une pièce à l’autre.
Elle appela le SAMU.
Quelques heures plus tard, elle se retrouvait à l’hôpital de La Rochelle. Les médecins découvrirent un bloc cardiaque complet. Son cœur ne transmettait plus correctement les impulsions électriques nécessaires pour maintenir un rythme normal.
Elle passa deux semaines en soins intensifs.
On lui posa un pacemaker permanent.
Ce dispositif devait permettre à son cœur de continuer à battre. Mais lorsqu’elle quitta l’hôpital, Danielle ne pouvait toujours pas marcher normalement.
Elle dit alors aux médecins que le pacemaker ne fonctionnait pas.
Ils vérifièrent.
L’appareil fonctionnait parfaitement.
Le problème était ailleurs.
Ce fut le début d’une longue enquête médicale dans un corps devenu méconnaissable.
Le corps d’après
Avant ce rappel, Danielle était sportive.
Elle faisait beaucoup de vélo, voyageait et participait à différentes activités collectives. Elle aimait l’effort, le mouvement et cette liberté particulière que l’on ressent lorsque le corps répond sans qu’on ait besoin de réfléchir à chacun de ses gestes.
Elle pouvait décider de partir.
Monter sur son vélo.
Conduire.
Organiser un voyage.
Son corps suivait.
Après l’hospitalisation, tout devint compliqué.
Danielle souffrait toujours de douleurs thoraciques et d’essoufflement. Ses jambes ne répondaient plus comme avant. Ses pieds et ses mains étaient parcourus de fourmillements. Dans sa tête, elle ressentait une pression, des tiraillements et une sensation étrange qu’elle compare à l’état d’une personne ayant trop bu ou ayant été droguée.
Elle ne boit pas.
Pourtant, elle vit désormais avec l’impression permanente d’un cerveau embrumé, d’un équilibre instable et d’une réalité qui bouge autour d’elle.
Certains jours, les symptômes deviennent si violents qu’elle ne comprend pas comment elle peut encore être vivante.
La douleur semble traverser sa colonne vertébrale et remonter jusqu’au cerveau. Elle peine à trouver les mots capables de décrire ce qu’elle ressent.
C’est peut-être cela, le plus cruel.
La souffrance existe.
Elle est immense.
Mais elle ne se voit pas.
Chercher un nom
Après la pose du pacemaker, Danielle fut rapidement orientée vers un neurologue.
Il se montra aimable avec elle. Mais il refusa, selon son récit, d’envisager que les troubles puissent être liés au vaccin.
Danielle, elle, en était convaincue.
Elle allait bien auparavant. Le changement avait été brutal et avait commencé immédiatement après le rappel. Pour elle, cette chronologie ne laissait aucun doute.
Les médecins cherchèrent d’autres explications.
On lui parla de stress post-traumatique.
Puis de fibromyalgie.
D’autres hypothèses furent évoquées, puis abandonnées.
À la fin, le neurologue lui expliqua qu’il pensait que le problème était bien physique, mais qu’il était peut-être si rare qu’aucun nom ni aucun test n’existaient encore pour l’identifier.
Cette reconnaissance partielle n’apporta pas vraiment de soulagement.
Elle signifiait seulement que Danielle était malade sans que la médecine sache expliquer pourquoi.
Ses médecins traitants, en revanche, la soutinrent. Celui qu’elle consultait auparavant et celui qui la suit aujourd’hui examinèrent son parcours et lui dirent, selon elle, qu’ils partageaient son analyse : le vaccin était à l’origine de la rupture.
Cette confiance l’aida.
Mais chaque nouveau spécialiste qui rejetait cette possibilité faisait renaître le doute.
« Est-ce que tout cela est dans ma tête ? »
À force d’entendre que l’origine devait être ailleurs, Danielle commença à douter d’elle-même.
Peut-être avait-elle créé ces symptômes.
Peut-être son esprit avait-il transformé un événement banal en catastrophe.
Elle prit des antidépresseurs pendant six mois.
Durant cette période, elle essaya d’accepter l’idée que son propre cerveau pouvait être responsable de tout ce qu’elle ressentait.
Mais quelque chose résistait en elle.
Danielle connaissait son corps.
Elle savait qu’elle ne pouvait pas inventer un bloc cardiaque complet. Elle savait que le pacemaker n’était pas une illusion. Elle savait aussi qu’elle ne pouvait pas fabriquer volontairement ces sensations étranges dans ses jambes, sa poitrine, ses mains et sa tête.
Ce qu’elle vivait était trop concret, trop brutal et trop éloigné de tout ce qu’elle avait connu auparavant.
Elle cessa progressivement de croire que la maladie venait de son imagination.
Mais il lui manquait encore une preuve essentielle : découvrir qu’elle n’était pas seule.
Les autres
Danielle commença à chercher sur Internet.
Elle trouva des témoignages en France, puis en Angleterre, son pays d’origine. Des personnes qui ne se connaissaient pas décrivaient pourtant des symptômes presque identiques.
Les jambes faibles.
Les pieds douloureux.
Les fourmillements dans les mains.
La pression dans la tête.
L’essoufflement.
Les douleurs thoraciques.
Cette impression de marcher dans un état d’ivresse permanente.
Danielle rejoignit notamment des groupes britanniques rassemblant plusieurs milliers de personnes. Elle découvrit également UKCV Family, qui œuvre en Angleterre pour une meilleure reconnaissance et une évolution du système d’indemnisation.
Ces rencontres changèrent son regard.
Des milliers de personnes ne pouvaient pas inventer séparément la même souffrance.
Les témoignages des autres ne la guérissaient pas. Mais ils lui rendaient une certitude que les consultations successives avaient fragilisée.
Elle n’était pas folle.
Elle n’avait rien imaginé.
Ce qu’elle vivait existait.
Deux pays, deux silences
Danielle observe une différence entre la France et l’Angleterre.
Selon elle, la parole y est plus libre de l’autre côté de la Manche. Les grandes chaînes d’information britanniques parlent davantage des personnes victimes d’effets indésirables et les mouvements associatifs sont plus visibles.
En France, elle eut davantage de difficultés à trouver des interlocuteurs.
À force de recherches, elle découvrit l’association A Victimes et entra en contact avec son président, Mathieu. Elle le décrit comme un homme attentif, qui prit le temps de l’écouter et de l’aider.
Grâce à l’association et à un organisme spécialisé, elle put refaire sa déclaration d’effet indésirable.
Elle rejoignit aussi un groupe dans lequel les malades échangent des informations et cherchent ensemble des traitements.
Car Danielle continue de chercher.
Elle affirme avoir dépensé des sommes considérables dans des thérapies et des essais divers. Rien, jusqu’à présent, ne lui a rendu son corps d’avant.
Elle refuse pourtant de renoncer.
« Si je ne cherche pas quelque chose pour me guérir, dit-elle, ce sera fini pour moi. »
Elle est convaincue qu’un jour une solution apparaîtra.
Elle ignore laquelle.
Mais elle a besoin de croire qu’elle existe quelque part.
Choisir ce que coûtera demain
La maladie a transformé chaque journée en calcul.
Autrefois, Danielle faisait du vélo et voyageait sans penser à l’énergie nécessaire. Désormais, toute activité présente une facture différée.
Lorsqu’elle accepte une sortie, une rencontre ou un effort, elle sait que le lendemain pourra être entièrement perdu.
Elle devra peut-être rester couchée.
Son corps lui imposera un arrêt complet.
Il faut donc choisir.
Voir une personne ou garder assez d’énergie pour préparer un repas.
Sortir aujourd’hui ou être capable de se lever demain.
Parler pendant une heure ou préserver les quelques forces nécessaires au reste de la journée.
La spontanéité a disparu.
Danielle ne peut plus décider simplement de faire quelque chose. Elle doit d’abord demander à son corps la permission.
Et celui-ci peut revenir sur sa décision à tout moment.
Elle a parfois essayé de reprendre le vélo.
Elle se pousse un peu, persuadée qu’il faut persévérer et retrouver progressivement son ancienne force.
Puis vient l’effondrement.
Le « crash ».
Elle tombe et se retrouve de nouveau alitée.
Le vélo reste là, comme le souvenir matériel d’une autre femme.
John
Dans ce nouvel univers, une personne ne s’est jamais éloignée.
John, son conjoint.
Danielle cherche ses mots lorsqu’elle parle de lui, puis passe spontanément à l’anglais.
« He’s held me. »
Il l’a portée.
John a tout fait pour l’aider. Il travaille, assure une partie de leur sécurité financière et demeure obstinément positif.
Lorsque Danielle doute, il lui répète qu’ils vont réussir.
Qu’elle retrouvera son vélo.
Qu’un jour, quelque chose changera.
Les filles de John, Daniel et Nadia, sont également restées présentes.
Danielle affirme que sans eux, elle ne serait probablement plus là.
Cette maladie ne détruit pas seulement un organisme. Elle épuise aussi le désir de continuer. Le soutien d’une personne capable de croire encore à votre place devient alors une forme de traitement.
Danielle pense souvent à ceux qui traversent la même épreuve seuls.
À ceux qui n’ont personne pour préparer les repas, remplir les dossiers, chercher un médecin ou simplement répéter que la vie n’est pas terminée.
Elle ne sait pas comment ils font.
Les montagnes
Danielle et John ont quitté la région de Poitiers pour s’installer dans les montagnes.
Elle ne peut pas encore parcourir les sentiers ni skier. Mais elle peut regarder.
Elle peut respirer.
Elle compare parfois son histoire à celle de Heidi, cette petite fille malade qui retrouve ses forces dans les Alpes.
Danielle a grandi avec ce récit.
Les montagnes sont devenues pour elle un lieu où la guérison paraît encore imaginable.
Elle regarde la vue et se laisse habiter par sa beauté. Même lorsque ses jambes ne lui permettent pas de partir, le paysage ouvre quelque chose devant elle.
Il lui rappelle que le monde existe toujours au-delà de la maladie.
Il ne suffit pas à la guérir.
Mais il lui offre un endroit où attendre.
La décision altruiste
Danielle n’avait jamais été vaccinée auparavant.
Les vaccins contre le Covid furent les premières injections de ce type de sa vie adulte.
Elle ne se considérait pourtant pas comme opposée à la vaccination.
Elle était en bonne santé et ne pensait pas avoir besoin du produit pour elle-même. Elle le fit pour les autres.
À l’époque, elle gérait une chambre d’hôtes. Elle accueillait des enfants, des personnes âgées et des voyageurs qu’elle pouvait imaginer vulnérables.
On lui avait expliqué que la vaccination permettrait de les protéger.
Alors elle accepta.
Sa décision était altruiste.
Elle ne tendit pas le bras par peur de tomber malade, mais pour éviter de transmettre le virus à quelqu’un d’autre.
C’est ce qui rend aujourd’hui son sentiment de trahison si profond.
Danielle affirme que les autorités savaient que le vaccin n’empêchait pas entièrement la transmission, alors que la population était encouragée à se faire vacciner pour protéger les autres.
Elle considère donc avoir été trompée sur la raison même qui l’avait convaincue.
Le doute avant l’injection
Avant son rappel Moderna, Danielle eut pourtant un pressentiment.
Allongée dans le fauteuil, elle regarda l’infirmière et lui demanda si ce vaccin était sûr.
Elle avait peur.
Elle ne savait pas exactement pourquoi, mais une inquiétude l’avait traversée au dernier moment.
« Est-ce que je vais aller bien ? »
L’infirmière la rassura.
Tout était parfait.
Il n’y avait aucun problème.
Danielle accepta l’injection.
Aujourd’hui, lorsqu’elle imagine parler à la femme qu’elle était ce jour-là, elle lui adresse une phrase simple :
« Écoute-toi. »
Elle aurait voulu faire confiance à ce doute.
Poser davantage de questions.
Refuser de laisser la peur ou l’autorité d’une autre personne décider à sa place.
Cette expérience lui a appris à ne plus accorder automatiquement sa confiance au gouvernement, aux institutions ou même au corps médical.
Elle sait que cette méfiance n’est pas nécessairement une victoire.
Mais elle ne voit plus comment agir autrement.
Désormais, Danielle veut décider elle-même de ce qui entre dans son corps.
« Ils ont volé mon corps »
Lorsqu’on lui demande ce que cette expérience lui a pris, Danielle ne parle pas d’abord d’argent.
Elle parle de son corps.
Son ancien corps était fort.
Il lui permettait de voyager, de faire du vélo et d’imaginer une compétition de longue distance. Elle pouvait conduire sa Mini avec plaisir et ressentir la route plutôt que le vertige.
Aujourd’hui, elle habite un organisme qu’elle doit surveiller, diriger et gérer.
Elle ne peut plus simplement être dans son corps.
Elle doit constamment négocier avec lui.
Pour Danielle, aucun dédommagement ne pourrait remplacer ce qui a été perdu.
« Vous pouvez me donner un million d’euros, dit-elle. Cela ne remplacera pas mon corps. »
Elle accuse ceux qui ont encouragé la vaccination sans prendre ensuite soin des personnes blessées d’avoir pris sa vie et volé son corps.
Sa colère est immense.
Non seulement elle souffre, mais elle ne reçoit aucune aide financière de l’État français. Elle dépend du travail et du soutien de John.
Elle sait qu’elle a de la chance de l’avoir.
Mais elle se demande ce qui arriverait si elle se retrouvait seule.
La responsabilité de l’État
Le message qu’elle adresse à la France est direct.
L’État a demandé à la population de se faire vacciner.
Il doit donc, selon elle, prendre soin de ceux qui ont subi des dommages après avoir suivi cette demande.
La première étape serait de reconnaître leur existence.
Pas seulement à travers des procédures administratives ou des dossiers qui s’accumulent, mais publiquement et humainement.
Danielle demande également une aide permettant aux victimes de vivre.
Ces personnes n’ont pas choisi de perdre leur santé ni leur capacité à travailler. Elles ne devraient pas dépendre uniquement d’un conjoint, d’une famille ou de la générosité de leurs proches.
« You’ve got to look after these people », répète-t-elle.
Il faut prendre soin de ces gens.
Pour elle, c’est une obligation morale.
Celle qui ne la croit pas
La plupart des proches de Danielle ont fini par comprendre.
Au début, certains lui conseillaient simplement de se détendre. Ils pensaient qu’elle était crispée ou qu’elle devait reprendre progressivement une vie normale.
Puis ils la virent essayer.
Ils la virent monter sur son vélo, se pousser un peu plus loin, puis s’effondrer et retourner au lit.
Avec le temps, ils comprirent que la volonté ne suffisait pas.
Une personne demeure pourtant absente de cette reconnaissance : sa fille.
Danielle lui a montré les lettres médicales, les examens et les éléments concernant son cœur.
Sa fille lui a répondu qu’elle mentait.
Cette accusation est une blessure supplémentaire, différente des douleurs physiques mais tout aussi profonde.
Être malade est déjà difficile.
Être considérée comme une menteuse par son propre enfant ajoute une solitude que ni les médecins ni les associations ne peuvent entièrement réparer.
Danielle garde malgré tout l’espoir que les choses évolueront.
Elle constate que les cas deviennent davantage connus. Des personnes rencontrent désormais, autour d’elles, quelqu’un présentant les mêmes symptômes.
Le silence commence lentement à se fissurer.
Un jour, quelqu’un dira pardon
Danielle croit qu’un jour la réalité sera acceptée.
Elle ne sait pas quand.
Elle ne sait pas combien de temps son corps pourra attendre.
Mais elle imagine un moment où les témoignages seront trop nombreux pour être ignorés.
Un moment où la médecine donnera enfin un nom à ces symptômes.
Où l’État reconnaîtra les victimes.
Où la recherche proposera un traitement.
Peut-être même un moment où quelqu’un dira pardon.
En attendant, Danielle vit entre la douleur et les montagnes.
Elle regarde son vélo.
Elle regarde sa Mini.
Elle regarde au loin les chemins qu’elle ne peut plus parcourir.
Puis elle écoute John lui dire qu’elle les retrouvera un jour.
Son corps lui manque.
Son ancienne force lui manque.
Mais quelque chose en elle résiste encore.
Une conviction fragile, répétée comme une promesse :
Un jour, cela sera reconnu.
Un jour, une solution sera trouvée.
Un jour, peut-être, Danielle remontera sur son vélo.
