
La blouse rose
Pendant quinze ans, Émilie a porté une blouse rose.
Ce vêtement n’était pas seulement un uniforme. Il contenait un rêve d’enfant, celui qu’elle formulait déjà à huit ans lorsqu’elle imaginait devenir auxiliaire de puériculture. Avant cela, elle avait travaillé comme secrétaire médicale. Puis elle avait repris le chemin de son désir et trouvé sa place auprès des enfants.
Elle exerçait depuis vingt ans dans le même hôpital, près de Besançon.
Elle connaissait ses couloirs, ses habitudes et ses visages. Elle avait vu grandir les enfants de certains soignants. Son métier était une passion, presque une identité.
« Ma blouse rose, c’était toute ma vie », dit-elle.
C’est précisément pour la conserver qu’elle accepta ce que tout son être lui demandait de refuser.
La bourse ou la vie
En juillet 2021, l’obligation vaccinale fut annoncée pour les soignants.
À compter du 15 septembre, ceux qui ne présentaient pas le schéma demandé seraient suspendus et ne recevraient plus de salaire.
Émilie n’était pas opposée aux vaccins. Comme tous les professionnels de santé, elle avait suivi les obligations nécessaires pour travailler à l’hôpital. Son carnet était à jour.
Mais cette injection-là ne lui inspirait pas confiance.
Tout lui semblait trop rapide.
Elle chercha des informations et écouta les médecins que l’on n’entendait pas à la télévision. Plus elle se renseignait, plus ses doutes grandissaient.
Durant l’été, elle partit marcher sur le chemin de Compostelle. Elle parcourut deux cents kilomètres sans difficulté. Elle était sportive, avait joué plusieurs années au football et ne fumait pas. En dehors d’une hyperthyroïdie qu’elle traitait, elle se considérait en bonne santé.
À son retour, la pression s’intensifia.
Pour continuer à travailler, les soignants non vaccinés devaient réaliser un test PCR tous les deux jours et transmettre le résultat à leur direction. Les cadres passaient dans les services pour rappeler l’échéance.
Le message était simple : après le 15 septembre, il n’y aurait plus ni poste ni salaire.
Émilie avait une maison à payer.
Personne ne réglerait les mensualités à sa place.
Elle eut le sentiment de devoir choisir entre sa conscience et toute la vie qu’elle avait construite.
Entre son corps et sa blouse rose.
Elle choisit son travail.
Le bras
Quelques minutes après la première injection, Émilie crut perdre son bras.
La douleur fut si intense qu’elle fut installée dans un box de secours. Un médecin pompier la surveilla pendant deux heures et tenta de la rassurer. Elle avait fait le bon choix, lui expliqua-t-il. Elle ne devait pas regretter. Le Covid faisait beaucoup de mal.
Émilie voulut le croire.
Elle se dit que sa réaction était peut-être psychologique, parce qu’elle était venue à contrecœur et que la décision ne lui appartenait pas entièrement.
Pourtant, les symptômes persistèrent.
Un acouphène apparut.
La fatigue s’installa.
Quelques semaines plus tard, elle retourna recevoir la deuxième dose, indispensable pour conserver son poste.
Cette fois, son corps s’effondra.
La nuit suivant l’injection, elle ne dormit pas. Elle souffrait d’hyperthermie et n’avait plus de forces. Elle se présenta malgré tout à l’hôpital à six heures du matin.
On la renvoya rapidement chez elle.
Elle ne pouvait plus tenir les enfants.
Ses règles disparurent. La fatigue devint permanente et l’acouphène continua de l’accompagner.
Émilie consulta son médecin traitant.
Elle lui expliqua qu’elle ne se reconnaissait plus depuis la vaccination.
Il rit.
Selon lui, l’absence de règles venait du fait qu’elle n’avait pas voulu se faire vacciner.
La réponse enfermait déjà tout le reste : puisque la patiente avait douté, ses symptômes devenaient suspects. Ils ne parlaient plus de son corps, mais de son esprit.
La troisième dose
Émilie n’avait jamais contracté le Covid.
Cette absence d’infection, qui aurait dû être une bonne nouvelle, lui imposa une nouvelle injection. Les soignants disposant d’un certificat de rétablissement pouvaient présenter leur QR code. Elle n’en avait pas.
Sans troisième dose avant la fin du mois de janvier 2022, son droit de travailler risquait à nouveau d’être remis en question.
Elle était pourtant déjà épuisée.
Elle ne faisait presque plus rien en dehors de son métier. Toute son énergie servait à se rendre à l’hôpital et à tenir jusqu’à la fin de son service.
Le 24 ou le 25 janvier, elle retourna voir son médecin.
Son rendez-vous pour la troisième dose était fixé au 27.
Elle le supplia de lui accorder une contre-indication.
Elle lui expliqua qu’elle ne sentait plus son corps comme avant, qu’elle était constamment fatiguée et qu’elle craignait une nouvelle injection.
Le médecin refusa.
Il ne voulait pas, dit-il, participer à une « discussion de comptoir ». Pour lui, les symptômes ne pouvaient pas être liés au produit.
Émilie sortit du cabinet démunie.
Comment prouver ce qui ne se voyait pas ?
Comment expliquer qu’à quarante ans, une personne connaît son propre corps et sait lorsqu’un bouleversement s’y produit ?
Trois jours plus tard, elle reçut la troisième dose.
La nuit fut de nouveau terrible.
Le lendemain, elle fit un malaise et passa trois jours au lit.
Lorsqu’elle retourna travailler, une remarque l’attendait déjà :
« La quatrième dose, Émilie, tu la feras un vendredi. Comme ça, tu n’embêteras pas le service. »
Les mots qui sortent à l’envers
Vingt-cinq jours après la troisième injection, Émilie fit un premier AVC au travail.
Elle ne le comprit pas.
Sa voix baissa et quelque chose sembla se décrocher dans sa tête. Elle attribua l’épisode à la fatigue, comme elle avait appris à le faire depuis plusieurs mois.
Le lendemain, à la piscine avec des amies, les mots cessèrent de sortir correctement.
Émilie savait exactement ce qu’elle voulait dire. Pourtant, lorsqu’elle ouvrait la bouche, les sons se mélangeaient.
Elle recommença.
La phrase ressortit à l’envers.
Une amie crut d’abord qu’elle plaisantait. Émilie aimait rire et faire le clown. Puis quelqu’un remarqua que sa lèvre tombait sur le côté.
Une partie de son corps se mit à vibrer et à fourmiller.
Personne ne comprit immédiatement qu’elle faisait un AVC.
Pas même elle.
Émilie se concentra sur sa nièce, présente ce jour-là. Elle se répéta que tout allait bien. Lorsque les symptômes diminuèrent, elle rassura ses amies et reprit sa vie comme si rien ne s’était passé.
Le lendemain, elle retourna travailler avec ses baskets. Il faisait beau et elle envisageait même d’aller courir sur la véloroute.
Une amie la rappela.
Son mari, pompier volontaire, avait entendu le récit de la piscine. Pour lui, il ne faisait aucun doute qu’Émilie avait présenté les signes d’un AVC.
Elle devait consulter immédiatement.
Émilie appela son médecin. Il était absent et le répondeur lui demanda de contacter le 15.
Cette absence lui sauva peut-être la vie.
Au téléphone, le médecin du SAMU comprit immédiatement.
« Vous êtes en train de me décrire un AVC. »
Les pompiers furent envoyés chez elle.
Dans le camion, allongée sur le brancard, Émilie commença enfin à mesurer la gravité de ce qui lui arrivait.
Elle parla des injections.
Le pompier l’écouta et la crut.
Il fut l’un des premiers.
De l’autre côté
Émilie revint à l’hôpital où elle avait travaillé pendant vingt ans.
Mais cette fois, elle n’était plus la soignante en blouse rose.
Elle était la patiente allongée dans un lit.
Elle reconnut certains professionnels dont elle avait autrefois accueilli les enfants. Cette inversion fut particulièrement difficile : connaître les lieux, comprendre les gestes, mais ne plus avoir aucun contrôle.
L’IRM révéla deux AVC.
Émilie répétait que le vaccin en était responsable.
On lui répondait que le vaccin ne provoquait pas cela.
Elle comprit rapidement que le sujet dérangeait.
Mais elle continua d’en parler, parce qu’à 39 ans, après une vie sportive et sans problème de santé majeur, elle savait ce qui avait précédé la rupture.
Les examens s’enchaînèrent : ponction lombaire, analyses et passage en salle de déchoquage. Tout alla très vite.
Au milieu de cette urgence, Émilie pensa encore à prévenir son employeur qu’elle ne viendrait pas travailler le lendemain.
Même après deux AVC, sa première inquiétude restait le service.
Trois AVC et quarante ans
Émilie resta plus de dix jours hospitalisée.
Ses proches vinrent la voir. Elle était entourée et soutenue.
Puis elle rentra chez elle.
Peu après, elle fit un troisième AVC et fut de nouveau hospitalisée.
Les médecins cherchèrent du côté de sa thyroïde et envisagèrent une maladie de Moyamoya. Les examens écartèrent ces hypothèses.
Certains lui dirent alors que le vaccin pouvait être en cause, tout en ajoutant qu’il serait impossible de le prouver.
Émilie demanda une contre-indication pour une éventuelle quatrième dose.
On lui promit de la rédiger lors d’une consultation ultérieure.
Elle ne la reçut jamais.
« Des AVC, il y en a toujours eu », lui répondit-on finalement.
Deux mois après les premiers accidents, Émilie devait fêter ses quarante ans. Elle avait prévu de repartir marcher, cette fois sur le chemin de Stevenson.
Le sac à dos resta chez elle.
Après les AVC, elle n’avait plus le droit de porter de charges lourdes. Son anniversaire ne ressembla donc pas à celui qu’elle avait imaginé.
Ses amies organisèrent pour elle un calendrier de l’Avent au mois d’avril. Chaque jour, une personne venait partager un repas, déposer un cadeau ou passer un moment à ses côtés.
Ce fut une parenthèse lumineuse.
Puis le printemps arriva.
Les autres reprirent leur vie.
Et Émilie resta seule avec la sienne.
Revenir à la blouse
Huit mois après les trois premiers AVC, Émilie voulut reprendre son travail.
Son métier était sa vie. Elle pensait que retourner auprès des enfants et revoir ses collègues l’aiderait à retrouver celle qu’elle avait été.
Elle reprit à mi-temps thérapeutique, trois heures et demie chaque matin.
Elle donnait toute son énergie à l’hôpital, puis dormait le reste de la journée.
Ses collègues ne comprirent pas toujours cette fatigue.
Certains lui disaient qu’elle avait de la chance d’avoir du temps libre. Lorsqu’elle quittait son poste pour aller chez le kinésithérapeute, elle pouvait recevoir les mêmes remarques que si elle partait chez le coiffeur.
À ceux qui lui demandaient comment elle allait, Émilie répondait qu’elle était fatiguée.
« Tout le monde est fatigué », lui rétorquait-on.
Elle tint cinq mois.
Puis elle claqua la porte.
Elle avait accepté l’injection pour garder son travail. Désormais, ce même travail contribuait à l’épuiser davantage.
Noël aux urgences
En 2023, son traitement fut modifié.
Émilie sentit immédiatement que quelque chose n’allait pas. Elle retrouva les signes neurologiques qu’elle connaissait désormais : le côté droit perturbé, les sensations anormales, l’impression qu’une nouvelle crise approchait.
Elle prévint les médecins.
On lui parla encore de sa thyroïde.
Les IRM ne montraient rien, donc on lui expliquait qu’il n’y avait rien.
Les pompiers revinrent pourtant plusieurs fois chez elle.
Le 21 décembre 2023, Émilie fit un nouvel AVC.
Le jour de Noël, elle en fit un autre.
Elle partagea un verre avec sa famille, puis retourna aux urgences.
Les lésions étaient minuscules et difficiles à voir. Mais elles existaient.
Émilie avait désormais subi cinq AVC.
Elle fut hospitalisée pendant vingt-cinq jours. Les services de neurologie et d’endocrinologie continuaient de se renvoyer son dossier. Chacun cherchait une explication dans la spécialité de l’autre.
Pensant traiter un problème lié à la thyroïde, les médecins lui firent subir des échanges plasmatiques. Un cathéter fut placé jusqu’au cœur pour filtrer son sang.
Les résultats complets arrivèrent presque à la fin de l’hospitalisation.
Les anticorps recherchés étaient négatifs.
Selon Émilie, tout cela n’avait pas été nécessaire.
À 41 ans, après cinq AVC et une nouvelle hospitalisation, elle se demanda ce qu’était devenue sa vie.
Seule, mais pas toute seule
Après cette dernière hospitalisation, certaines personnes qui étaient venues la voir ne reprirent plus contact.
L’isolement devint presque total.
C’est alors que la foi prit une place nouvelle.
Émilie eut le sentiment d’être protégée et guidée vers autre chose. Elle était seule chez elle, mais elle ne se sentit plus entièrement abandonnée.
« Je ne vais pas attendre de mourir pour vivre », se dit-elle.
Elle suivit trois mois supplémentaires de rééducation. Les AVC avaient laissé des traces discrètes : un côté droit douloureux, instable et traversé de sensations permanentes.
Son handicap ne se voyait presque pas.
À l’intérieur, pourtant, son corps n’était plus le même.
Cette invisibilité compliquait tout. Les autres voyaient une femme debout et lui demandaient pourquoi elle ne reprenait pas une vie normale.
Ils ne voyaient ni les douleurs, ni le cerveau qui s’épuise, ni le repos qui ne repose jamais.
« Je ne suis pas folle »
En août 2024, Émilie découvrit l’association A Victimes sur Facebook.
Elle appela Mathieu, son président.
La conversation dura deux heures.
Émilie pleura.
Pour la première fois, quelqu’un lui expliquait qu’elle n’était ni folle ni seule. D’autres personnes, en France et ailleurs, décrivaient des parcours comparables.
Ce simple constat fut un soulagement immense.
Elle découvrit tout un réseau de victimes, de proches et de bénévoles. Peu à peu, elle commença elle-même à s’engager dans l’association.
Elle pouvait parler.
Elle pouvait expliquer aux nouveaux arrivants que leur isolement n’était pas une fatalité.
Elle avait, disait-elle, la chance d’être encore en vie et suffisamment valide pour témoigner.
Cette survie devint une mission.
Mettre enfin un nom
Après des années d’errance, un médecin inscrivit finalement noir sur blanc le diagnostic qu’Émilie attendait.
Elle souffrait d’un Covid long vaccinal et d’une encéphalomyélite myalgique déclenchée, selon ce médecin, par la vaccination.
Pour Émilie, cette reconnaissance changea beaucoup de choses.
Elle ne rendait ni la santé ni le travail.
Elle n’effaçait pas les AVC.
Mais elle mettait fin à une partie du doute imposé par les autres.
La fatigue chronique qui la consume possède désormais un nom.
Même après sept heures de sommeil, Émilie peut se réveiller comme si elle n’avait pas dormi. Faire le ménage, autrefois l’affaire d’une matinée, lui demande maintenant plusieurs jours.
Elle doit s’arrêter régulièrement et laisser son cerveau récupérer.
Certains lui conseillent encore de faire du sport ou d’aller courir pour retrouver de l’énergie.
Mais il lui arrive déjà de ne pas pouvoir rester debout assez longtemps pour préparer un repas.
La fatigue n’est pas un manque de volonté.
Elle est devenue la matière même de ses journées.
La triple peine
Émilie résume son histoire en trois phrases.
Elle s’est fait vacciner pour conserver son travail.
Aujourd’hui, elle ne peut plus travailler.
Et elle n’a plus la santé qu’elle possédait avant.
C’est sa triple peine.
Elle a protégé la blouse rose au prix de son corps, puis a perdu malgré tout la possibilité de la porter.
Elle ignore si elle pourra un jour reprendre son métier. Même au repos, les AVC ont récidivé. Son avenir professionnel demeure donc suspendu.
Pour l’instant, elle vit au jour le jour.
Elle remet la suite entre les mains de Dieu.
Le tsunami
Que dirait Émilie à la femme qui revenait du chemin de Compostelle, quelques semaines avant sa première injection ?
Elle lui dirait de se préparer.
Un tsunami va traverser sa vie.
Elle va rencontrer la maltraitance médicale, professionnelle et amicale. Elle va pleurer, être rejetée et devoir défendre la réalité de son propre corps.
Elle va perdre sa santé, son travail et plusieurs personnes qu’elle croyait proches.
Pourtant, Émilie affirme qu’elle referait le même choix.
Non parce qu’elle accepte ce qu’on lui a fait subir.
Mais parce que cette épreuve l’a conduite dans des profondeurs qu’elle ne connaissait pas.
Elle a découvert sa force.
Elle a appris qui l’aimait réellement.
Et elle a trouvé Dieu.
Faites-vous confiance
À ceux qui écoutent son histoire, Émilie adresse un conseil.
Faites-vous confiance.
Lorsqu’une voix intérieure affirme que quelque chose ne va pas, il faut l’écouter. Il ne faut pas abandonner entièrement son jugement aux médecins, aux employeurs ou aux institutions.
Personne ne connaît mieux un corps que celui qui y vit.
Émilie savait, avant la troisième injection, qu’elle était en danger.
Elle l’avait dit.
Elle n’avait pas été entendue.
Elle ne souhaite à personne de vivre la même chose. Elle demande que cesse, selon ses mots, l’utilisation de l’ARN messager, notamment chez les enfants. Elle veut que les victimes soient écoutées et que la vérité soit reconnue.
Elle ne porte plus la blouse rose.
Mais elle a trouvé une autre manière de prendre soin des autres.
Elle parle.
Elle accompagne.
Elle refuse que ceux qui souffrent restent enfermés dans le silence où elle a elle-même passé plusieurs années.
Son ancien métier consistait à protéger les enfants.
Sa nouvelle mission, pense-t-elle, consiste à raconter ce qui lui est arrivé pour empêcher que cela se reproduise.
Émilie ignore encore ce que sera son avenir.
Mais elle sait désormais qui elle est.
Et après avoir passé des années à demander aux autres de croire son histoire, elle a enfin décidé de se croire elle-même.
